Fictions

Bienvenue en Finlande

Mer Baltique. En direction du port de Helsinki. 7h40 du matin.

Quelques voyageurs, bien éveillés, sortent des cabines pour se diriger vers la cantine, tandis que les plus tardifs commencent à s’agiter dans leurs couchettes. La plupart marchent d’un pas pressé et se frottent les mains l’une contre l’autre pour se réchauffer. Le vent marin est encore plus glacial que l’air dans les terres. Une poignée de courageux se laisse bercer par la houle et maltraiter par les embruns capricieux, les coudes sur le bastingage, le regard perdu à l’horizon. Certains s’étirent afin de dégourdir leurs muscles endormis après plus de cette vingtaine d’heures passées sur le bateau. L’accostage ne devrait plus tarder.

Les murmures des conversations se perdent dans le fracassement des vagues contre la coque. Soudain une exclamation brise cette monotonie. Là ! Regardez ! C’est Helsinki ! Et derrière les chappes de brouillard se dessinent les contours effilés d’une terre. Le port n’est plus très loin. Ils devraient l’atteindre avant la fin de la matinée. Les bras se tendent pour désigner l’évidence alors qu’une petite fille se hausse sur la pointe des pieds pour voir ce qu’elle refuse encore de croire. En quête de son poste d’observation idéal, elle s’approche d’un couple emmitouflé dans de chauds manteaux, qui s’amuse de tous ses efforts pour se grandir et réussir à faire dépasser juste sa paire d’yeux curieux au-dessus du parapet.

Elle pousse un léger cri. Elle semble appeler quelqu’un, la tête maintenant tournée vers sa gauche. Le couple à ses côtés fronce alors les sourcils, tandis que leur regard se porte au-delà de l’enfant. Non loin, un homme assis contre le bastingage, la tête inclinée en arrière et les paupières closes, réagit. Comme un réflexe instinctif, dès que le faible appel surgit du silence matinal, son corps tressaille et ses yeux s’ouvrent, alertes. Il se lève d’un seul mouvement et se dirige vers la petite fille qui l’exhorte une nouvelle fois. Le couple détourne le regard et fait volte-face d’un air étrangement pincé.

Son regard à elle est fébrile, reflet d’une myriade d’envies. Ses mains enfantines se cramponnent à la balustrade comme à une bouée de sauvetage. C’est pour bientôt. On arrive. De son petit index, elle lui révèle sa trouvaille. L’homme ne peut empêcher un sourire face à son émerveillement. Un sourire qui s’agrandit face à la colère de la petite quand elle s’aperçoit qu’il n’a toujours pas daigné poser les yeux sur ce qu’elle avait vu avant lui. Mais regarde, on voit Helsinki, tout le monde le dit. Et son index le prouve.

Soudain, sa main change de cap. Las, le doigt retrouve ses compagnons de toujours et tous disparaissent dans une poche de veste. Ils fouillent un instant et en ressortent triomphants, unanimement agrippés autour d’un papier chiffonné. Sur le recto, ce papier exhibe fièrement quelques couleurs, du vert, du violet. Il est brandi comme un trophée, ondulant sous les caresses du vent marin et s’abreuvant de la bruine salée. L’index, quant à lui, repart à la charge, mais cette fois-ci pour pointer l’image aux couleurs chatoyantes.

–        Tu crois qu’on pourra les voir ?

Sa voix cristalline couvre à peine le grondement sourd de la houle. Mais sa question sonne presque comme un appel au défi. Et ses pupilles le passent au crible de ses chardons ardents, en quête d’une réponse sincère. Il finit par lever des sourcils interrogateurs en jetant un œil au papier agité devant lui, autant pour gagner du temps que pour provoquer une moue de contrariété sur son doux visage plein d’espoir. Alors elle baisse son papier fatigué et parcourt l’image une dernière fois avant de chuchoter, la tête inclinée vers le sol.

–        Les aurores boréales ?

Ses mots flottent dans l’air un instant, comme la promesse d’une brise d’été. Avant de répondre, il les laisse prendre une certaine contenance, occuper leur place dans l’univers et apprécier leur résonance. Ces mots qu’elle ne connaissait pas il y a quelques semaines et sur lesquels elle bute encore parfois. Il fait disparaître le moment d’un geste, en la coiffant doucement d’une main pour l’enlacer ensuite.

–        Ne t’inquiète pas. Si on ne les voit pas aujourd’hui même, on les verra un autre jour.

Sous ses bras, elle cherche à capturer son regard afin de jauger de son honnêteté. Mais un léger plissement aux coins de sa bouche trahit déjà sa pensée. Cette réponse la satisfait. Son enthousiasme recommence à bouillonner. Et en guise de réactions, le papier froissé s’agite de nouveau sous l’effet du vent. Il parvient à s’échapper et tombe aux pieds de voyageurs au bout du ponton. La petite fille court le rattraper, sous l’air surpris du groupe. Elle sautille ensuite pour se repositionner près du bastingage, l’œil rivé sur les terres déjà proches, le cœur gonflé d’euphorie. Il aimerait prolonger le moment, le rendre immuable, inaltérable. Mais le temps défile sans vergogne, et déjà le port est trop près. Et déjà les voyageurs s’activent et bourdonnent autour d’eux pour s’apprêter à partir. Il n’ose pas encore lever les yeux pour affronter cette nouvelle terre.

Il commence d’abord à rassembler leurs quelques affaires et replie la couverture dont elle s’était couverte cette nuit sur le pont. La petite le rejoint alors que les autres passagers qui les dépassent coulent des regards gênés vers eux. Enfin, après avoir glissé un sac à dos sur son épaule et s’être approché de la colonne de voyageurs qui attendent de pouvoir débarquer, il se décide à porter son regard sur la réalité. Helsinki n’est plus seulement proche, Helsinki est là. Ils en font partie, comme absorbés dans la scène. Et le jeu de cette scène l’impressionne. On dirait une ruche en haute saison dont le murmure s’intensifie au fur et à mesure que la file avance vers la sortie. Il peut maintenant apercevoir tous ceux qui s’affairent sur les docks, tels des travailleuses qui accomplissent simplement leur fonction.

Soudain, l’agitation change de ton, du bourdonnement familier à une effervescence nerveuse et furieuse. On murmure, on s’interpelle, on se presse les uns contre les autres. Que se passe-t-il ? Pourquoi n’avance-t-on plus du tout ? On soupire, on se questionne, on redoute. Il paraît qu’ils vérifient les papiers, entend-on. A la descente du bateau, si vous n’avez pas de visa, vous ne pouvez pas rentrer en Finlande. Cette nouvelle tombe comme une chape de plomb. Il en a le souffle coupé. Ses yeux s’écarquillent alors qu’il encaisse le choc et commence à en saisir la portée. Il perçoit à peine sa petite le tirer par la manche pour lui demander s’il y a un problème.

Il y a un problème. C’est ce qu’on peut lire sur le visage de l’agent. Quant à lui, il ne se rappelle même plus comment il est arrivé aussi rapidement devant le douanier. Il s’est laissé porter, trop sonné pour réagir. Avant il n’y avait pas de contrôle. On lui avait dit que c’était la route la plus simple en passant par l’Allemagne, depuis Travemünde. C’est pour ça qu’il avait tout misé sur cette traversée en ferry. C’était leur seule chance.

–        Visa ? Pas de visa ? Vous venez d’où ?

Questions simples. Réponses impossibles. Toujours les mêmes. On leur fait signe de patienter sur le côté, près d’un groupe d’agents, immobiles. Avec tous ceux sans visa finlandais. Qui ont un air las et une détermination émoussée. Ils doivent attendre la fin des contrôles. Et puis, on décidera de leur sort. De leur renvoi au pays. Il baisse les yeux vers sa fille, qui se tient timidement à ses côtés, la respiration courte et nerveuse. Il ne sent plus vibrer sa frénésie. Son aura est silencieuse. Il serre sa petite main dans la sienne avant de relever la tête et de laisser traîner son regard sur le port. Et c’est alors qu’il la remarque. Cette annonce publicitaire en bout de quai. Un paysage enneigé d’une beauté mystérieuse. Un ciel nocturne sublimé et voilé de vert, de violet, de bleu. Et sur cette image s’ajoutent des mots en anglais qui semblent rire de l’ironie : « Rejoignez notre excursion en Laponie pour aller observer les aurores boréales. Bienvenue en Finlande ! »

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