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Celle qui n’était jamais assez mince

Un verre de jus d’orange, 125 kcal. Un œuf au plat, 105 kcal. Deux tranches de pain de mie, 86 kcal… Et la liste est encore longue. Elle continue sur plusieurs pages de carnet. Ce type de carnet, j’en ai eu plusieurs dans ma vie. A mes 16 ans, à mes 18 ans, à mes 20 ans. Des carnets de régimes où des injonctions personnelles sur ma façon de manger se multiplient. Du « ne pas se resservir » au « pas de yaourts, pas de fromages, pas de gâteaux » en passant par l’ordre suprême du « Ne JAMAIS dépasser les 1500 kcal par jour », c’est une foule de chiffres (erronés), de savants calculs (ou pas) et d’impératifs draconiens qui se succèdent. Peut-être que ce type de carnet vous parle. Peut-être que cette obsession des calories est (a été) la vôtre.

Tu mangeras moins et tu feras plus de sport… Un diktat pour tous

Même sans ça, comme beaucoup je pense, j’ai toujours voulu imposer des contraintes pour modifier, contrôler, torturer mon corps. Alors qu’il n’a rien demandé à personne et qu’en somme, il permet de faire beaucoup de choses sympas comme de marcher, courir, parler, rire, jouir, et bien d’autres encore. En fait, par ces contraintes, on espère atteindre un idéal que l’on s’est construit, et qui est souvent loin des réalités. Un tel idéal qu’il nous frustre quand on n’y parvient pas, que l’on soit « maigre », « gros/grosse », ou de « corpulence normale » selon ce fichu IMC.

Cette corrélation stupide « être mince = être beau/belle » touche beaucoup de monde, et les injonctions que l’on reçoit, inconsciemment ou non, des médias, de la pop-culture, de nos pairs, de nos aînés ou cadets, sur l’obligation de « maigrir et d’être en forme » créent un véritable diktat. En fait, pour beaucoup, qu’on le soit ou pas, on ne se SENT jamais assez mince. Ou assez plantureuse. Ou assez belle. Ou assez bien. Ou avec assez de formes là où il faut. C’est ça le problème. Ce que l’on ressent, notre propre regard sur nous-mêmes. Et le fait qu’on se focalise seulement sur une apparence, plutôt que d’aller réfléchir aussi sur ce qu’on a (de bien) dans le crâne.

Ce ressenti, c’est vrai, je l’ai développé assez tard, au début du lycée. Parce que je suis fichée « normale » (comprendre, selon l’IMC, que j’ai « un poids moyen pour une taille moyenne »), je n’ai pas tout de suite fait attention aux injonctions sociales, et je suis entourée de proches et ami(e)s bienfaisant(e)s tout simplement. Mais après le chamboulement des hormones, du corps, et des affrontements avec la réalité sociale, arrivent les questionnements, les modèles de la pop culture, les comparaisons entre filles, et une très mauvaise estime de soi. Alors, dès le lycée, j’ai commencé à faire attention à ce que je mangeais et à faire du sport, non pas parce que j’en avais envie, comme avant, mais parce que je voulais perdre du poids, ou du moins ne pas en prendre. Alors que je ne m’étais jamais préoccupée de ça auparavant et que j’avais eu un début d’adolescence bercé d’insouciants gâteaux au chocolat et de balades dans les champs.

Et puis, il a suffi de quelques remarques anodines sur mes cuisses (« des boudins »), mes fesses (« trop grosses »), mes épaules (« trop larges ») ou même mes seins (« trop petits »), et surtout d’une estime de soi fragile, à 18 ans, pour faire vaciller le tout vers de l’obsession malsaine. Il a suffi aussi d’un copain de l’époque qui m’annonçait, comme on parle de la météo, que j’étais « la fille la plus grosse avec il [était] sorti », ce qui, techniquement, était vrai, et ce qui fait que ce n’était ni le garçon ni la phrase en soi qui étaient le problème mais plutôt la valeur des mots : le fait que le mot « grosse » pour lui (et pour la société dans son ensemble) ait une valeur péjorative, et qu’en plus il porte un jugement de valeur sur un corps qui ne lui appartient pas.

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Et alors, ça a été la fin. Ou le début d’un grand n’importe quoi. A partir de là, j’ai commencé à me hanter l’esprit avec le nombre de calories que j’ingérais dès que je mangeais quelque chose. A vouloir essayer d’atteindre un poids qui était en-dessous de mon poids de forme (par définition, celui dans lequel on se sent bien physiquement et moralement). A varier entre phases de diète et de sport intense, et phases de morfale. A monter sur la balance régulièrement pour vérifier des changements de poids insignifiants. A multiplier les crèmes anti-cellulite et autres conneries parce que la peau n’est jamais assez lisse, assez ferme, assez « pub ». A me comparer, encore et toujours, avec tout le monde. A se détester soi-même, et ce corps qui n’est pas parfait.

Tout un programme que je ne tenais jamais assez longtemps et qui m’a amené à un dernier « carnet de régime » vers mes 20 ans. Le plus draconien (celui des moins de 1500 kcal aussi appelé régime hypocalorique c’est-à-dire un régime qui apporte moins que ce dont le corps a besoin par jour) qui m’a pourri la vie pendant presque 6 mois. Et qui, ô surprise ! ne m’a fait perdre quasiment aucun kilo. Mais qui m’a surtout rendu très irritable, m’a fait sentir encore plus vulnérable et m’a fait prendre toute remarque type « Tu te portes bien » pour du « Tu es trop grosse ».

Pourquoi s’imposer soi-même des contraintes qui rendent malheureux ?

Pourquoi cette culpabilité constante ? Pourquoi une envie qui pourrait être saine, celle de faire du sport (pour soi), de maigrir (pour soi), de se sentir bien, se transforme en une obsession malsaine qui offre tout le contraire d’un sentiment de bien-être ? Parce que le problème, c’est que vouloir maigrir (ou ne pas vouloir prendre de poids, pour d’autres périodes) ne m’a pas du tout rendu heureuse. Ça a juste installé un mal-être de soi, des craintes, une mauvaise relation avec la nourriture et avec mon image. Ça a juste miné encore plus une estime de soi quasi inexistante.

Et surtout ça m’a pris du temps, de l’énergie, de l’argent… pour rien ! Comme l’explique Susie Orbach, qui prône le body positivism et lutte contre la grossophobie, dans son livre Le poids, un enjeu féministe (Fat is a feminist issue) : « Le besoin déterminé et induit d’être mince nous détourne d’affaires plus centrales dans notre vie. Il capte une énergie qui pourrait nous aider à changer le monde, et pas seulement notre corps. » Parce que ce temps passé à me morfondre sur la balance et à multiplier les squats, j’aurais pu aussi l’utiliser pour faire des choses bien plus utiles, pour l’esprit, pour les gens autour de moi, pour la sensibilité culturelle, par exemple.

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Alors, en effet, les causes sont nombreuses, les conséquences encore plus, que ce soit sur soi-même ou sur l’entourage. D’autres en parlent beaucoup mieux que moi (quelques références en bas de page). Nos cultures, nos lectures, nos films, photos et films, nos médias et réseaux sociaux (vaste sujet !), nos propres discours, nos schémas de pensée, nos éducations, nos stigmates et nos passés, nous-mêmes… tout cela participe de cette tyrannie de la minceur. Pire même, d’une tyrannie du corps parfait, qui amène les plus grosses à être discriminées et lynchées pour leurs formes, et les plus maigres à être critiquées et blâmées pour leur manque de formes. C’est un cercle vicieux qui avantage peu de monde et qui donne l’impression que, quoique l’on fasse, on n’est jamais dans le bon.

Mais bien sûr envoyer valdinguer tout un environnement social et culturel, ne plus se préoccuper des supers modèles de magazines et de pubs et de leurs injonctions pour avoir un « beach body ready », ne pas donner trop d’importance aux remarques anodines qui disent que « quand même il faut faire attention de ne pas manger n’importe quoi et qu’une salade c’est toujours mieux qu’un burger-frites », c’est compliqué et ce n’est pas faisable en un jour. Entre les innombrables annonces sur ces nouveaux restaurants gastronomiques, les « #foodporn » d’Instagram et les affiches aux silhouettes effilées qui exigent de vous que vous achetiez ce produit pour maigrir la nuit, il y a de quoi devenir névrosée ! Et bien que certaines mesures, comme la toute nouvelle loi qui oblige les photos commerciales à porter une mention « photo retouchée », peuvent  contribuer à lutter contre les effets dévastateurs de canons de beautés irréalistes, ce sont nos mentalités qui doivent aussi évoluer. En plus de prendre conscience des contraintes que l’on s’impose à soi et des impératifs qu’on laisse d’autres nous imposer, commencer à s’accepter peut faire du bien… même si on ne fait qu’essayer !

blogLB_foodporn_Instagram

Commencer à s’accepter

Je précise « commencer » parce que, dans mon cas, je considère ce travail d’acceptation comme un long processus qui probablement me durera toute une vie. J’ai donc fini par prendre conscience de mon obsession après mes 21 ans, progressivement. En rencontrant de nombreuses personnes qui s’appuyaient sur des bases plus saines avec leur propre image, leur propre corps. En côtoyant d’autres copains qui ont su me faire sentir bien plutôt que de démonter mon estime à coups de phrases (parfois inconsciemment) assassines. En lisant beaucoup, autant de témoignages de ceux et celles qui souffrent encore plus des diktats imposés au corps, que d’essais qui mettent en avant l’acceptation de soi. En voyageant, en découvrant d’autres endroits, d’autres cultures, d’autres façons de penser.

J’ai fini par me dire, qu’après tout, j’étais bien la seule à savoir quel poids me convenait le mieux, dans quelle peau je me sentais bien, et que puisque j’allais vivre dans ce corps pendant encore un petit bout de temps, ça serait quand même beaucoup plus pratique et sympathique que je l’accepte et l’aime un tant soit peu. Alors bien sûr, ce n’est pas évident tous les jours, et ça m’arrive encore de ne pas mettre tel vêtement parce que j’ai l’impression qu’on ne voit qu’une énorme croupe, ou de me répéter à quel point je suis moche, mal foutue ou mal proportionnée. Et puis d’autres jours, je me gifle mentalement, et j’arrive à me trouver vraiment pas mal, à me dire que je me sens bien là dans ce corps. Savoir s’apprécier, d’ailleurs, c’est loin d’être évident dans une société où on jette la pierre au premier ou à la première qui ose se faire des compliments ou affirmer qu’il/elle se sent bien dans sa peau. Il y a encore un petit bout de chemin à faire pour qu’on différencie l’arrogance du simple amour (ou acceptation) de soi. Ce qu’Ovidie appelle tout simplement « l’indulgence envers soi-même » (pour avoir une meilleure idée de ce dont elle parle, allez voir le compte-rendu de son livre Libres ! réalisé en collaboration avec l’illustratrice Diglee).

Il est aussi important de faire ce travail d’acceptation de soi tout en faisant évoluer son regard sur les autres. Plutôt que de se focaliser sur le look d’une personne, de faire l’éloge de son physique ou de le descendre, de se comparer et d’en être frustré, c’est bien plus libérateur soit de ne pas y prêter attention (chacun fait bien ce qu’il veut avec soi-même), soit d’adopter une attitude bienfaisante… Parce que sincèrement, faire des compliments honnêtes, que l’on pense, ça fait du bien à la personne qui les reçoit mais aussi à celle qui les fait. Tous ces slut-shaming, fat-shaming, slim-shaming, et j’en passe, sont des attitudes qui fatiguent et prennent beaucoup trop d’énergie inutilement.

Je ne dis pas que tout ce processus d’acceptation est simple et rapide, bien au contraire. Il y a encore des périodes où je supporte moins bien qu’on me fasse remarquer à quel point j’ai « vraiment très bon appétit pour une fille » (si en plus on ne s’attarde pas sur le sous-entendu complaisamment patriarcal, parce que chacun sait que « beaucoup manger, c’est être mâle »). Ou parfois je dois me stopper avant de surenchérir une remarque sur cette « jupe qu’elle ne devrait pas porter » (Et pourquoi pas ? Elle fait ce qu’elle veut avec son look et on n’a rien à dire).

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La campagne « The Perfect body » de Victoria’s Secret qui a fait beaucoup parler d’elle…

Et si j’ai tenu à écrire cet article (encore un parmi des centaines d’autres qui abordent les mêmes questions, je me repentis), c’est parce qu’aujourd’hui je me sens bien mieux, que je mange comme je le souhaite, en fonction de mes envies. Et que j’ai complètement oublié quelle était la dernière fois que je me suis pesée !

Références :

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