Rencontres

Rencontre – Ludovic et Jul

Ce samedi, fin d’après-midi, l’air est si froid qu’il en mord les doigts et engourdit les mains. Bien que présent, le soleil, timide, ne parvient pas à s’imposer face à la brise glaciale et caustique. Nous déambulons sur le parking, coincé entre la gare et le canal, en pleine découverte de ce lieu atypique aux trains désaffectés et aux pneus abandonnés. Dans l’écho des bruits de la ville et du vacarme des trains fonçant sur les rails voisines, le crissement de nos pas sur le gravier s’estompe.

LBEC6389OK

Ces wagons désaffectés, géants immobiles et sans vie, semblent renfermer un mystère d’histoire et de passé. Les hautes herbes, bercées par le vent, frôlent leur ventre d’acier. Dans cette atmosphère presque surnaturelle, les rumeurs de l’agitation urbaine semblent s’éteindre. Seule compte cette scène, figée dans le temps. Soudain, un mouvement sur la droite attire l’oeil. Le temps reprend son cours. C’est un chien, le museau perdu dans les herbes, occupé à mastiquer une trouvaille plus ou moins comestible. Je fais quelques pas vers lui, quelques photos, et le voilà qui s’éclipse derrière un wagon en direction d’un bâtiment isolé.

Stray dog

Des barreaux aux fenêtres, des graffitis aux murs et une entrée ouverte qui laisse entrevoir des matelas et des couvertures sur le sol. Un bâtiment désaffecté, mais habité. Des voix étouffées en émanent. Quelques hommes sortent, suivis d’une femme. Mais c’est Ludovic, 34 ans, qui vient tranquillement nous parler. « Vous êtes photographes ? » C’est un passionné de photo. On apprendra par la suite qu’il a lui-même eu des appareils et qu’il a commencé à s’y intéresser quand il était ado avec l’argentique de son père, un Contax.

LBEC6349OK

LBEC6366OK

Plus que son crâne rasé et sa cicatrice aux agrafes, ce sont ses yeux bleu clair et sa voix posée qui captent l’attention. Doucement, lentement, il parle de lui, tout en gardant un oeil sur Jul, la chienne de sa compagne avec qui il vit depuis juillet. Tous deux bénéficiaires de l’Allocation Adulte Handicapé (AAH), ils habitent un appartement dans la petite ville de Limoux. Appartement qu’ils ont dû quitter en urgence quelques jours auparavant, après une histoire de règlement de compte, nous explique-t-il.

LBEC6382OK

Il nous raconte des faits : son appareil photo qu’il a vendu par manque de moyens et qu’on ne lui a pas payé en retour, lui qui, énervé, réclame l’argent, et ces hommes qui, en représailles, débarquent un soir chez lui et sa compagne, une machette à la main. C’est ce qui lui a valu cette cicatrice au crâne. Il enchaîne en disant qu’après avoir été pris en charge par les urgences de Carcassonne, ils ne pouvaient pas rentrer chez eux et aucune aide ne leur a été proposée. Alors lui et sa compagne ont été recueillis par le groupe de sans-abris vivant près de la gare. Maintenant, Ludovic est « bloqué à Carcassonne ». « On est allé récupérer Jul ce matin avec la voiture de ma compagne, qui ne peut pas beaucoup rouler, et après avoir pris quelques vêtements et de la nourriture, on est revenu ici. On ne peut pas rentrer à Limoux avec ces mecs, c’est dangereux. Il faut d’abord que j’aille porter plainte, mais les gendarmes de Carcassonne m’ont dit que je devais faire ça à Limoux, là où ça s’est passé. »

LBEC6360OK

LBEC6368OK

Une histoire qui ressemble à une spirale sans fin. En situation de précarité, les problèmes semblent s’accumuler d’eux-mêmes. S’ajoute à cette fragilité quotidienne une exclusion sociale qui fait que l’on ne vous regarde pas ou ne vous traite pas de la même façon que d’autres. Et que sans aide, on reste bloqué dans l’engrenage.

Finalement, que les faits soit entièrement vrais ou brodés n’est pas le sujet. Ce qui marque c’est Ludovic, sa cicatrice, sa façon de raconter, ses yeux bleu clair au regard intense, sa manière de serrer Jul dans ses bras. Il adore la chienne, et le répète. « C’est un amour, elle est tellement gentille. » Il pose son regard sur la voiture bariolée de sa compagne et pense à son passé, quand « à 17 ans [il bossait] pour une formation en carrosserie, et [qu’il recevait] ce type de voitures, vraiment vieilles, sur la fin de vie, mais qui roulent encore ». Il raconte, et il le fait bien. On finit par le quitter, on se serre la main, et il retourne se réchauffer près du poêle à l’intérieur du bâtiment.

LBEC6373OK

LBEC6384OK

LBEC6361OK

LBEC6358OK

LBEC6371OK

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s